Éthique et liberté d'expression dans l'espace Cyber

par Grant Regalbuto, Université du Québec


La violence faite aux femmes et aux enfants et celle dont font l'objet divers groupes sociaux et ethniques sont répréhensibles. Périodiquement, il est proposé d'imposer des limites à la libre circulation des images et des documents en vue de freiner, même d'enrayer, la violence sexuelle et ethnique ou sociale. Le présent document propose une courte réflexion sur l'éthique dans l'espace Cyber.


Les considérations éthiques de l'espace Cyber ne se limitent pas à la pornographie et la littérature haineuse; il aussi important de réfléchir sur les balises à se donner collectivement dans le domaine de l'édition électronique de livres et de rapports de recherche.


1. De la surprise à l'incrédulité


Un étudiant du Northern Alberta Institute of Technology, dans un article signé de sa main et paru dans le journal étudiant
1 de son institution, manifeste sa grande stupéfaction après avoir constaté que des messages, voire des images, à caractère pornographique2 circulaient librement sur l'AÉ. Si cet article avait été écrit il y a dix ans, la surprise de l'étudiant aurait été peut-être plus compréhensible. Or, l'article est paru il y un an (30 mars 1995).


Outre les revues comme Penthouse, qui publient des éditions électroniques de leur magazine, on retrouve sur l'Internet une quantité incroyable de messages et d'images à connotation sexuelle dans ce qui s'appelle des newsgroups». Les derniers développements de l'AÉ dans ce domaine permettent à l'utilisateur de vivre pleinement» une expérience sexuelle dans un environnement virtuel. Joshua Quittner
3, dans le numéro d'avril 1995 Time , indique que, selon une recherche récente menée à Carnegie Mellon University, aux États-Unis d'Amérique, au cours d'une période de six mois, près de 500 000 images et textes pornographiques ont été consultés 6,5 millions de fois, et ce, seulement aux États-Unis.


Cette situation est troublante, à la fois pour le public et pour les gouvernants. En effet, selon Yves Bernard, dans le quotidien Le Soleil
4, 2,4 millions de foyers canadiens possèdaient déjà en 1994 un micro-ordinateur; ils peuvent, à peu de frais, se brancher» sur l'Internet. Les gouvernements se préoccupe de cette question; les approches suggérées sont fort différent d'une jurisdiction à l'autre ce qui témoigne des passions que soulèvent toutes mesures visant à contrôler ce qui est accessible sur l'AE: on cri à la censure àla liberté d'expression!!!


Le Conseil canadien sur l'autoroute électronique
5 ne privilégierait des mesures de sensibilisation du public et des intervenants fournisseurs de service (ex Megatoons). L'approche aux États-Unis, est fort différente de l'approche canadienne. Le Communications Decency Act, prévoit des amendes (100 000$) et des peines de réclusion importantes (2 ans) pour les contrevenants qui achemineraient du matériel pornographique sur l'AÉ (incluant les télécopieurs et le courrier électronique). On se souviendra que la multunationale fournisseur de service Internet, Compuserve, a retiré de la planoplie de services qu'elle offre ceux qui sont connus comme étant pornographique. et ce, sou la menace du gouvernement allemand qui se proposait de légiferer l'interdiction.


2 Internet

Afin de mieux cerner la problématique liée au contrôle de l'accès à ce matériel, il convient de mieux comprendre l'Internet et son fonctionnement.

L'Internet a été créé par le Département de la défense du gouvernement fédéral des États-Unis d'Amérique, il y a 25 ans; le but visé était de permettre aux chercheurs militaires et à leurs collègues universitaires de continuer leurs travaux advenant une guerre nucléaire. Puisqu'il était hasardeux, et irréaliste, de prévoir quel endroit du complexe militaro-industriel serait touché», le réseau a été conçu pour les échanges, et les travaux de recherche devaient pouvoir continuer, même si des sites étaient rendus inutilisables. La complexité de l'Internet et sa beauté découlent de cette caractéristique fondamentale: aucun site n'est indispensable! et on peut accéder à chaque site en parcourant des cheminements différents.

La composante la plus importante (l'épine dorsale - "backbone") de l'Internet est le NSFNet créé par le National Science Foundation, un réseau d'un nombre limité d'ordinateurs de très haute puissance (Super computers) reliés les uns aux autres. Chacun de ces superordinateurs» est un noeud principal du réseau Internet. Les coûts des communications seraient prohibitifs, si tout usager devait entrer en communication avec l'un ou l'autre de ces noeuds majeurs. Dans ce contexte, un réseau secondaire régional s'est constitué à partir de chaque noeud majeur. Ces réseaux secondaires servent de porte d'entrée au réseau Internet aux utilisateurs de leur» région. Des réseaux sous-régionaux6 ont également été constitués à partir des réseaux secondaires.

Les fournisseurs de services, dont ceux qui rend disponible le matériel pornographique et haineux, se greffent à ce réseau de base.

Quiconque désire rendre un document (par exemple, des images) accessible au moyen de l'Internet n'a qu'à rendre publiques les informations suivantes:

  • le titre exact du document;
  • l'adresse exacte de l'ordinateur sur lequel le document est emmagasiné;
  • l'adresse de l'endroit dans cet ordinateur où le document se retrouve (répertoire).

  • Celui qui désire avoir accès à ce document doit également pouvoir le "lire"
    7.


    On peut maintenant comprendre que, pour limiter l'accès à un document, il faut :

  • interdire que son nom et ses adresses soient connu, ou
  • permettre aux intermédiaires d'en interdire l'accès en identifiant, de façon précise, le document ou groupe de documents à proscrire et l'adresse de l'ordinateur d'origine.
  • C'est compliqué d'interdire l'accès à des documents dans le Cyber espace!


    3 Conclusion


    Dans la réflexion relative à l'éthique sur l'AÉ, l'élement le plus important a trait à la responsabilité légale des réseaux. Selon certains intervenants, les réseaux ne sont qu'un moyen de permettre l'échange d'information; leur rôle en est donc un de transporteur ("common carrier"). À ce titre, ils ne sont pas concernés par le caractère moral ou non de ce qui circule sur le réseau. D'autres intervenants considèrent que les gestionnaires de réseaux sont également responsables de ce qui y transite, puisqu'ils acceptent de servir d'intermédiaires entre le fournisseur et l'utilisateur. Cette question est fort complexe et non résolue.

    Certains tenants de la liberté totale estiment que "si tu considères qu'un document est répréhensible, ne le lis pas". Il est tentant de retenir cette approche, lorsque l'on considère le succès obtenu par les dictateurs dans les années trente: en supprimant la liberté d'expression, ils ont réussi à faire croire à la population des choses complètement fausses (par exemple, l'imminence de la victoire des forces de l'Axe; la supériorité de la race aryenne). Par ailleurs, la liberté totale, risque de conduire à la banalisation de la violence, de la sexualité et de la vérité... C'est pour cette raison, entre autre, que les lois contre la pornographie et la littérature haineuse et les lois relatives aux droits d'auteur visent essentiellement à protéger l'ensemble de la société.

    Enfin, la question de l'éthique dans l'espace Cyber déborde la polémique de la pornographie et de la littérature haineuse. Il est maintenant possible de publier n'importe quoi et le rendre disponible à l'ensemble de la population sans que la collectivité ne puisse exercer un contrôle quelconque. Le danger est réel puisque le fait qu'une affirmation apparaît dans un livre lui confere une autorité quasi infaillible, qu'il est difficile de rectifier si necessaire. C'est pour cette raison que l'on retrouve dans une publication les sources des citations ou des preuves qui soutendent une affirmation. Or, il semble que ces sources ne soient pas incluses dans les publications électroniques8. La polémique entourant la publication sur l'Internet d'une biographie du président français dont la diffusion du livre a été interdite en France témoigne des difficultés soulevées par ce nouveau mode de diffusion plus "démocratique".

     

    Grant Regalbuto